La France et l’Europe ont besoin de nouvelles formes d’emploi. Conjuguons liberté et sécurité dans le travail.

Interview Patrick Levy-Waitz, président de la Fondation ITG

Patrick Levy-Waitz

Patrick Levy-Waitz

La Fondation ITG a récemment organisé un colloque sur les nouvelles formes d'emploi. Cela m'a donné l’idée d'aller plus loin et de vous proposer une interview de son fondateur et président. Retraçons son parcours, son profil et son analyse du marché de l'emploi.

Voyons ensemble comment les modèles issus de la révolution industrielle doivent évoluer au XXlème siècle. 



Pouvez-vous me dire, quelques mots de vous: d'où venez-vous, comment tout a commencé ? 

Je suis né à Strasbourg. Alsacien d'origine, impliqué dans les mouvements étudiants puis dans l'humanitaire pendant plusieurs années, je crois avoir toujours été centré sur les sujets humains. Mon parcours professionnel a constamment consisté à accompagner des hommes, des équipes. 

A 29 ans, j'ai lancé mon activité de conseil en accompagnement du changement, je me suis donc occupé des enjeux humains dans les entreprises. Au fil des années j’ai dû traiter plusieurs problématiques : Comment créer de la convergence, de la pertinence, de la solidarité et de l'efficacité entre les hommes ?

J'ai ensuite pris la présidence du Cabinet DYNARGIE puis suis devenu Directeur Général Adjoint d’ALTEDIA, groupe français de ressources humaines. 

Dites m’en plus sur votre parcours professionnel. Vous promouvez les nouvelles formes d'emplois, les avez-vous pratiqué personnellement ?

Je suis passé par des formes d'emploi multiples : de salarié, à associatif puis chef de ma propre entreprise. J'ai pu toucher du doigt ces univers de travail différents. 

A mes yeux, la problématique principale est là : en France, les formes d’emploi sont multiples, elles s’adaptent à chacun et existent pour la plupart depuis longtemps. Le problème c’est que les formes innovantes d’emploi sont sous-utilisées.

Et maintenant vous lancez la Fondation ITG ? 

Le groupe ITG est le leader historique de ces nouvelles formes d'emploi, un précurseur au travers du portage salarial, un acteur qui a permis l'émergence de ces nouvelles façons de travailler.

En tant que leader français du portage salarial, sa taille avoisine celle des grosses structures anglo-saxonnes – umbrella companies – ou des pays nordiques et supporte aisément la comparaison en termes de stabilité et de solidité financière. C’est pour toutes ces raisons qu’avec plusieurs partenaires ITG a créé cette Fondation, afin de promouvoir les nouvelles formes d'emploi. Notre volonté est de réunir les acteurs institutionnels, tous ceux qui sont en prise avec ces enjeux, mais aussi les salariés qui vivent au quotidien ces innovations sociales pour en faire la promotion. L’objectif est de les faire connaître au plus grand nombre pour que d’avantage de salariés en tirent les bénéfices. 

Justement, j'ai lu il y a quelques années un livre écrit par D.Pink, intitulé Free Agent Nations: The Future of Working for Yourself, qui promeut la liberté et le contrôle que peuvent avoir les autres formes d'emploi, hors de l'emploi salarié. Le livre décrit un point de vue très anglo-saxon.

Pensez-vous que cela soit transposable à la France ? 

Si nouvelle forme d’emploi est synonyme de précarité pour les travailleurs, alors inutile de dire qu’on n’y arrivera jamais
— Patrick Levy-Waitz

Je crois d'abord que la question de la liberté et de l'autonomie professionnelle est une problématique qui touche absolument tous les publics. Nous voulons tous plus de liberté et de contrôle vis-à-vis de notre propre travail. Cette question se pose aux travailleurs de tous les pays, qu'ils soient sur le continent américain ou européen. C'est une évolution centrale et globale du monde du travail qui nous rappelle d’ailleurs que l'emploi salarié classique tel que nous le connaissons est une forme finalement assez récente au regard de l’histoire du travail.

En effet, c'est un phénomène relativement récent à l'échelle de l'humanité, un peu plus d'une centaine d'années, et qui s'est développé avec la révolution industrielle, l'urbanisation et le déplacement des gens des campagnes aux villes. 

Selon les nations, la conception des droits acquis et des avancées sociales est très différente. 
Selon les pays, il est plus ou moins facile d’adopter pleinement de nouvelles formes d'emploi. Certainement, la culture anglo-saxonne favorise l’autonomie professionnelle mais elle est aussi moins protectrice. La culture européenne, et singulièrement la culture française reste toujours plus protectrice des salariés. 

Cependant, la question est désormais de savoir comment permettre au plus grand nombre de bénéficier de solutions qui leur permettent de trouver un job, une activité qu’ils trouvent intelligente. De ce point de vue, les nouvelles formes d'emploi apportent une réponse moderne. A ce titre, le portage salarial apporte de l’autonomie tout en restant salarié. C’est pourquoi cette formule rencontre du succès en ce moment. Elle permet la convergence entre la liberté et l’autonomie tout en assurant une forme de sécurité pour ceux qui en ont besoin.

Majoritairement, "ceux qui se lancent" sont des experts dans leur domaine. J'ai le sentiment qu'ils oublient souvent que l'indépendance nécessite une véritable démarche commerciale, de prospection, de réseau. Est·ce quelque chose que vous constatez et si oui comment les aidez-vous à trouver des clients ? 

La vraie question c'est celle de la prise de conscience de son expertise. Tout cadre – et le portage s'adresse d'abord aux cadres – dispose d’une expertise singulière. Après la prise de conscience de son expertise, vient l’étape de la mise à disposition d’un client, comment lui vendre son expertise ? Cela demande de changer de posture, de passer de la personne qui attend une tâche à exécuter à celle qui propose une véritable offre de service. Tout le monde n'est pas préparé à cette transition, elle demande de l'accompagnement, de la formation. La plupart ont des craintes, des angoisses et la peur de ne pas y arriver. Ma conviction, c'est que ces nouvelles formes d'emploi sont en mesure de répondre pleinement à l'utilité professionnelle que nous recherchons tous. 

De plus en plus de personnes viendront à cette forme d'emploi à une condition, celle d'être sécurisées, sous peine d’avoir l'impression qu'elles prennent un risque et sautent dans le vide sans parachute ni aide particulière. C'est tout l'enjeu de l’accompagnement des personnes pour développer leur utilité professionnelle. 

Pensez-vous que la société française est prête à accepter ces nouvelles formes de travail, ou, dit de manière caricaturale, est-ce pour vous une solution de droite ou de gauche ? 

Les vraies questions sont les suivantes : 
• est-ce que la France peut se permettre de passer à côté? La réponse est non 
• est-ce qu'elle peut se permettre de faire n'importe quoi? Évidemment non. 

Si nouvelle forme d'emploi est synonyme de précarité pour les travailleurs, alors inutile de dire qu'on n'y arrivera jamais, car on ne peut pas demander à des travailleurs de se mettre dans une logique de précarisation, ce n'est pas un avenir. 

Or, les nouvelles formes d'emploi, ne sont ni de droite ni de gauche. Je lutte contre le conservatisme de droite qui pense qu'il suffit de tout déréguler pour réussir à ce que l'emploi fonctionne, je n'y crois pas. Mais je lutte aussi contre le conservatisme de gauche qui pense que tout doit être contenu dans le salariat classique. 

La Fondation ITG a vocation à fédérer les moyens et à créer les conditions du développement des nouvelles formes d’emploi. La question de l'accompagnement, de la sécurisation des périodes de transition est un élément substantiel. Quand les personnes ne savent pas nager, on ne peut pas leur demander de sauter du plongeoir de cinq mètres.

Souvent le portage salarial c'est, dans l'inconscient d'un certain nombre de gens, une assistance juridique pour mettre en place une structure juridique pour essayer d'avoir le meilleur de deux mondes qui sont différents. Il y a un véritable coaching ou service aux gens qui sont portés. 

Indubitablement, la France basculera dans l'innovation en matière d'emploi, au sens concret et opérationnel du terme, le jour où on sera en capacité de répondre à la trajectoire professionnelle, a l'évolution professionnelle, à la transition professionnelle. Tant que les personnes ont le sentiment qu'on ne les accompagne pas pour faire autrement, elles ne feront pas le grand saut ! C'est inscrit dans la culture de notre pays. Il faut créer les conditions pour que les gens prennent des risques sans craindre l’échec. 

Pensez-vous que ces formes d'emploi peuvent favoriser les démarches d'innovation dans les entreprises ? 

Quand vous décidez de construire une innovation, cela représente des coûts importants de R&D et notamment en termes de masse salariale. Quand vous développez votre idée, vous prenez un risque. A l'inverse, en faisant appel à des experts en mission, vous mesurez le risque. Et si l’innovation produite par leur travail s’avère réelle et durable, vous pourrez conserver ces personnes dans votre structure. 

Cela donne une souplesse, une liberté pour les entreprises. Cela permet d'aller chercher à l'extérieur des experts très différents, cela permet de favoriser a constitution d’équipes avec des compétences très différentes (par exemple dans le numérique : ingénieur, rédacteur, webmaster, designer). 

Il faut conjuguer ces compétences et il est plus facile de le faire pour une entreprise qui utilise des méthodes innovantes au travers d’équipes dédiées pour des projets. De ce point de vue, s’il y’a bien une solution qui s’adapte aux métiers de l’innovation, c’est celle du portage salarial.

C'est toute l'erreur de ces vingt dernières années sur la manière dont on a pensé le travail. A la fois à droite : la liberté seule n'a jamais fait bouger les gens car si je ne me sens pas capable et si je ne suis pas sécurisé, je ne bouge pas. Mais aussi, à gauche où on pensait tout sécuriser, tout convertir en salariat, alors qu'il n'y a plus d’emplois ni de croissance. Les deux écueils sont aussi graves pour notre société. Surtout pour une société qui culturellement et historiquement est en demande de sécurité. 

Je pense que la France est prête «dans les têtes» de ses salariés mais que l’enjeu majeur est désormais d’apporter les outils d'accompagnement.

Je suis d'accord avec vous, c'est un enjeu majeur.

Trop souvent, le débat est caricaturé, il n'y a pas de compromis, pas de construction alors que les deux points de vue devraient se rejoindre.

Il y a une caricature entre d'une part, le salariat comme un dogme et le COI comme un Graal et, d'autre part, la tentative de calquer un modèle anglo-saxon ou américain très dérégulé mais qui ne correspond pas à la culture européenne et à la culture française. Cela n'a aucun sens. C'est la même chose dans bien d'autres domaines, le capital-risque et les fonds d'investissement, le domaine de l'entreprise en général. Nous cherchons à nous comparer aux nord-américains alors que l'on devrait faire avec notre culture et nos points forts. 

Exactement. Je suis tout à fait d'accord avec vous. 

Tous mes remerciements pour cet entretien ! 

Pour conclure cet article je vous propose de retrouver ci-dessous une belle infographie sur le sujet, ainsi qu'une interview vidéo de Patrick Levy-Waitz par Stéphane Soumier, sur BFMBusiness. 

Téléchargez la synthèse de l'étude européenne sur les nouvelles formes d'emplois de la Fondation ITG sur : http://www.itg.fr/portage-salarial/les-actualites/etudenouvellesformesemploieurope

Le 7 novembre 2013, Patrick Levy-Waitz, président du groupe ITG et de la Fondation ITG " Travailler Autrement, vers les nouvelles formes d'emploi ", était l'invité de Stéphane Soumier dans l'émission Good Morning Businnes sur BFM Business.

Pour plus d'informations, rendez-vous sur http://www.fondation-itg.org et sur http://www.itg.fr 

Communiqué de Presse ITG 

ENTRE ENTREPRENEUR ET SALARIÉ : LA TROISIÈME VOIE NOUVELLES FORMES D'EMPLOI EN EUROPE ÉMERGENCE DU TRAVAIL AUTONOME Réalisée pour le compte de la Fondation ITG, l'étude menée par Forward Partners sur 9 pays européens représentatifs des différentes traditions juridiques, identifie et compare les « formes hybrides d'emploi » : c'est-à-dire les formes d'activité qui sortent du contrat de travail traditionnel et mêlent des caractéristiques de l'activité indépendante et de l'emploi salarié. L'étude se fonde sur l'exemple du portage salarial français, qui a reçu en 2013 le parachèvement de son encadrement réglementaire, et recherche dans les pays européens les formes d'emploi présentant des caractéristiques voisines. 

L'étude souligne que depuis le début des années 2000, s'amorce, à l'échelle européenne, une véritable montée en puissance des travailleurs autonomes: ils représentent plus de 15% des travailleurs européens et 4% de la population active française. Au sein de ces travailleurs autonomes, le nombre de ceux qui ont recours à des formes hybrides d'emploi n'a cessé de progresser. 

L'étude montre que l'émergence de ces formes d'emploi recouvre des réalités de marchés et de réglementations très différentes mais que les finalités restent assez homogènes et les outils se ressemblent dans leur conception. On retrouve toujours deux ou trois parties dans une relation: le travailleur, l'entreprise cliente, et une société d'intermédiation qui joue un rôle différent selon les modèles. Cette transformation du marché du travail répond à la fois aux besoins des entreprises qui souhaitent plus de souplesse, notamment dans la possibilité de pouvoir faire appel à des compétences précises sur des missions de courte ou moyenne durée, et à l'aspiration des travailleurs qui souhaitent bénéficier d'une plus grande autonomie. 

26, rue de la Pépinière 75008 PARIS 
www.fondation-itg.org 
© Fondation ITG

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Posted on January 12, 2014 and filed under Interview.