Frédéric Granotier, un serial entrepreneur qui disrupte les marchés

Frédéric Granotier est un serial entrepreneur. Au-delà du buzzword, il nous livre, dans cette interview, sa vision de la création d'entreprise et de l'innovation. Après avoir défriché plusieurs secteurs d'activité, son enthousiasme est intact. Au fil des réponses, Il nous fait partager ses envies et ses convictions : qu’est-ce qu’une approche disruptive d’un marché ? comment choisir ses associés ?

Il conclut sur son analyse d'entrepreneur de la pseudo morosité ambiante.

Bonjour Frédéric, pour que mes lecteurs vous connaissent un peu mieux, pouvez-vous me dire où vous avez grandi ?

Je suis né à Saint-Étienne dans la Loire où j'ai vécu jusqu'à l'âge de douze ans puis je suis parti en région parisienne. J'ai suivi un parcours classique : baccalaureat C, classe prépa aux écoles de commerces au lycée Hélène Boucher à Paris puis l'Ecole Supérieure de Commerce de Tours.

Je suis entré en septembre 1991 chez Ernst & Young comme auditeur financier. En parallèle, durant mes premières années chez E&Y, j'ai préparé un diplôme d'expertise comptable. Je suis resté en totalité 9 ans chez Ernst & Young, en France et aux États-Unis, à Kansas City. Cela m'a vraiment décomplexé vis à vis de l'entrepreneuriat.

Lors que je suis revenu en France, j'ai quitté E&Y et j'ai rejoint une première start-up. C'est là que ma carrière d'entrepreneur a réellement commencé. 

Quelle était cette start-up ?

La start-up était Self-Trade fondée en 1998 par Charles Beigbeder, un courtier en ligne que j'ai rejoint comme directeur financier en janvier 2000. J’étais chargé notamment de l'introduction en bourse. La société a été très vite cédée à une banque allemande (DAB Bank). Avec Charles, on est resté un an, pour faire le traditionnel « service après-vente » et, en janvier 2002, on a démarré un nouveau projet dans le secteur de l'énergie qui a donné lieu à la création de Poweo.

J’ai la nostalgie du frisson de la page blanche
— Frédéric Granotier

Vous définissez-vous comme un “serial entrepreneur” ?

J'ai fondé plusieurs entreprises, il y a eu POWEO, VIVOLTA, PRÊT D'UNION et puis il y a eu LUCIBEL. 

En fait, j’aime bien partir de la page blanche, j'ai la nostalgie du frisson que cela procure. J'adore cette phase de démarrage que vous connaissez aussi où effectivement on part de la page blanche, on dit ce qu'on veut faire, ce qu'on peut faire et comment on y arrive.
C'est la phase hyper excitante où tous les rêves sont permis, tout est possible. J'y trouve une énergie incroyable pour démarrer. 

Je n'aime pas la répétition, j'aime la nouveauté permanente et l'innovation permanente. 

Je crois que j’ai besoin de connaître ces émotions, et je dois y goûter régulièrement !

Ces entreprises sont toutes très différentes mais possèdent toute une logique disruptive. Elles arrivent à déstabiliser des marchés établis en introduisant une nouveauté. Est-ce un must pour une start-up ?

Certains créent des entreprises, en cherchant à optimiser ce qui existe déjà. C'est un peu chacun selon son tempérament. De mon point de vue, je pense que pour qu'il y ait  réussite d'entreprise, il faut qu'il y ait une vraie rupture et qu'il y ait un bon timing : si la rupture arrive trop tôt c'est un échec et s'il n'y a pas de vraie rupture, ça peut être un succès, mais ça ne sera jamais un grand succès.

C'est compliqué d'avoir le bon timing !

Il ne faut pas avoir raison trop tôt avant les autres mais évidemment ne pas avoir raison après les autres quand d'autres sont passés avant, sinon on fait de pâles copies ! Le sens du timing, c'est toujours un sujet fondamental quand on crée une boite, quand savoir quand on est mûr ou pas mûr, quand c'est prêt ou pas, quand le marché est prêt ou pas.

Il faut bien sûr démarrer avant les autres mais sans prendre trop d'avance sur le marché, sinon on démarre sur un terrain inconnu et il faut alors évangéliser, expliquer longuement, passer énormément de temps à faire mûrir le marché...On risque l’épuisement, on n'a plus d'énergie, de moyens financiers pour arriver jusqu'au moment où le marché est vraiment mûr.

Comment sentir si un projet arrive à la bonne maturité ?

C'est vraiment de l'intuition. Il faut être curieux par nature, lire et s’intéresser à beaucoup de choses différentes, s’enthousiasmer dans des domaines très variés.

Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas faire ou pour lesquelles je ne suis pas bon, mais je sens bien les choses à venir, celles qui sont émergentes. Je crois avoir de l’intuition.

La LED est une puce électronique qui émet de la lumière lorsqu'elle 
est traversée par un courant électrique. Elle permet d'émettre 
beaucoup de lumières pour une plus faible consommation d'électricité.Elle a une durée de vie 50 fois plus longue qu’une ampoule classique à incandescence.

Ainsi, les ampoules LED émettent beaucoup de lumière pour une 
consommation réduite. Ces qualités sont de vrais atouts dans une 
démarche écologique et économique.

Cette technologie se développe dans le monde entier.

Cette intuition, comment a-t-elle mûri pour Lucibel, votre entreprise actuelle ?

Il y a 5 / 7 ans, j'ai vu venir une grande évolution dans le monde de l'éclairage. J'ai commencé à beaucoup y réfléchir, à me documenter et je sentais que quelque chose d'énorme se préparait.

A l'époque, c'était un pressentiment : si vous m'aviez interrogé et demandé des preuves, j'aurais été incapable de vous en fournir. La technologie LED n'en était qu'à ses balbutiements. Personne n'imaginait comment elle allait évoluer !

Quels sont les grands bouleversements dans le monde de l'éclairage ?

De façon factuelle, le monde de l'éclairage connaît aujourd'hui une révolution qui est similaire à ce que le monde de la photographie a connu il y a 25 ans, avec l'irruption du numérique dans le monde de la photographie. 

De nos jours, c'est l'irruption de l'électronique dans le monde de l'éclairage, qui va conduire, en quelques années à la disparition des anciennes ampoules. Les grandes entreprises de l’éclairage, comme PHILIPS et OSRAM vont devoir se réinventer complètement. 

Pensez à Kodak, dans le monde de la photo. Le bouleversement est similaire dans les deux cas

La barrière à l'entrée, est-ce d'abord une maîtrise de cette technologie ?

Absolument et aujourd'hui cette technologie est très rare au niveau mondial et donc très chère évidement. Tous ceux qui ne maîtrisent pas cette technologie sont amenés à disparaître de façon inexorable. 

Il y a les très grands qui transforment leurs activités à marche forcée. Pour eux, cela va être très délicat, car ils devront transformer une entreprise avec une culture, un savoir-faire technologique et une structure de coût optimisé pour l'ampoule classique.

A côté de cela, vous avez dans le monde du luminaire énormément de petits acteurs, dans des marchés verticaux ou de niches (plus de 800 en Europe!), qui font moins de 50 millions € de chiffre d'affaires.

Ils sont virtuellement sans avenir car ils n'ont pas les moyens de s'offrir la technologie LED et de faire un reengineering complet de leur usine et leurs produits. Ces sociétés ont néanmoins une valeur considérable : leur base client.

Pour survivre, ils vont devoir s'adosser à des entreprises comme Lucibel qui leur apporteront la technologie.

C'est pour cela que nous avons une vraie stratégie de build-up et de consolidation du marché de l'éclairage. Nous souhaitons acheter des entreprises du monde de l'éclairage, en leur apportant la technologie LED et développant des produits innovants pour satisfaire leur client.
Par exemple, l’année dernière, nous avons acquis une société spécialisée dans l'éclairage des grandes surfaces et des boutiques.

Maîtriser la technologie et faire des acquisitions nécessitera des moyens capitalistiques importants. Comment allez-vous vous financer ?

Lucibel a choisi de tirer parti des marchés boursiers. Nous sommes cotés depuis le mois de Juillet 2014. 
Être coté sur Alternext, cela permet d'accélérer notre stratégie de croissance. Par ailleurs, la cotation offre de nombreux schémas lors de acquisitions futures.

Pour choisir ses associés, il faut écouter son coeur
— Frédéric Granotier

Lucibel c’est aussi une équipe. Beaucoup d’entrepreneurs ou de porteurs de projets lisent ce blog. Une question revient souvent : Comment choisir son ou ses associés ? Faut-il tenter l’aventure à plusieurs ou en solo ?

J'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui démarrent et avancent seuls, car pour moi c'est vraiment un travail d'équipe. C'est beaucoup plus dynamique et même sympathique de partager toutes les étapes de lancement de l'activité.  

Je déconseillerais de prendre ses amis comme associés car, si cela se passe mal, on risque de les perdre comme amis ! D'autant plus que si on choisit ses amis, on ne les voit pas avec toute l'objectivité nécessaire quand on choisit ses associés. C'est compliqué, il faut évidemment regarder les compétences des gens et puis suivre son cœur, à savoir a-t-on envie de travailler avec la personne et a-t-on envie potentiellement de devenir ami avec elle. Autant je pense qu'il ne faut pas prendre ses amis pour en faire ses associés, autant je pense qu'il est sain que des associés deviennent des amis.

Oui, dans un deuxième temps, une fois que l'on a partagé des épreuves ensemble ?

Bien sûr, une fois que l'on a “combattu” ensemble, partagé des moments forts,  des moments extraordinaires, cela crée des liens hyper forts et on peut devenir très proches, très amis. Il faut donc sentir, quand on prend un associé, s'il est ou non possible de devenir amis, et bien entendu si au niveau de l'entreprise la personne contribue, produit de la valeur et permet la réalisation de ces choses extraordinaires. Il ne faut pas choisir quelqu’un dont on se sent vraiment très différent et avec lequel on ne partirait pas en vacances !
Quelqu'un avec qui, dès la première difficulté, naîtra un conflit ou pire, avec lequel le dialogue ne s'instaurera pas.

Le dialogue doit être constant, ne jamais être rompu. Le dialogue doit être facile, constant. Il doit être possible de faire face aux difficultés et de les surmonter par l'échange, le dialogue, comme dans un couple. 

Il faut vraiment que les gens soient complémentaires. On n'a pas besoin d'avoir son clone comme associé, on a besoin d'avoir quelqu'un qui sait faire les choses qu'on ne sait pas faire. Il faut avoir l'humilité de reconnaître que seul on ne sait pas faire grand chose et qu'on a besoin d'associés capables d'aider avec des compétences que vous n'avez pas.

J'ai lu votre blog où vous écrivez que, selon vous, les entrepreneurs ont un rôle à jouer dans la société. Pourriez-vous un peu détailler ?

Ce sont les entrepreneurs qui vont permettre au pays de sortir de la dépression collective dans laquelle il s'enfonce année après année.

Les politiques ont trop souvent brillé par leur incompétence, leur vue à court terme et leur pessimisme depuis des années. Ce sont les entrepreneurs qui, par leur optimisme, leur caractère visionnaire, leur goût de l'international, du challenge et du défi pourront avoir un effet d'entraînement pour redonner le moral aux français. 

Pour moi, le rôle de l'entrepreneur sera de plus en plus important dans les prochaines années. J’en suis convaincu. 

Fort heureusement, les choses changent et les mentalités évoluent au delà du clivage gauche/droite.

Quelle initiative vous paraît la plus significative ou la plus prometteuse ?

Je pensais notamment au mouvement de Denis Paire (voir http://www.nouscitoyens.fr). Il faut encourager d'autres initiatives. Il faut que les entrepreneurs prennent le temps, et c'est toujours délicat de trouver ce temps dans un emploi du temps chargé, de prendre la parole dans la vie publique pour donner leur point de vue sur nos modes de vie et nos politiques.

La valorisation des start-ups à laquelle on assiste va dans le bon sens, c'est une image positive pour de multiples raisons :

  •  elle valorise le travail, y compris quand on travaille beaucoup
  •  elle donne une image dynamique de notre société
  •  elle incite à compter d'abord sur soi avant de se reposer sur les autres

C'est une image récurrente, mais pourtant très vraie : la plupart des entrepreneurs, quand ils arrivent le matin au boulot, ils rayonnent :  ils sont portés par leur objectif, ils ont envie de faire progresser leur entreprise, et avec elle, leurs salariés.

Au-delà de la culture entrepreneuriale, cela donne beaucoup de sens  au travail. Alors que dans les entreprises traditionnelles, il y a beaucoup de gens qui aujourd'hui ne voient pas pourquoi ils travaillent - si ce n'est d'avoir un salaire pour nourrir sa famille -. Pour eux, le travail est un mal nécessaire alors que c'est une source épanouissement. 

Dans une start up, Je travaille parce que cela a un sens, que ça fait avancer un projet plus important. Cette notion se perd dans les grandes entreprises : les salariés y travaillent durement, les entreprises font des profits mais cette culture collective et cet élan ont disparu.

Quand vous avez vécu la start up de « l'intérieur », vous êtes convaincu que le travail peut être une vraie source de satisfaction et de développement personnel !

Quelle conclusion !

Merci Frédéric et à bientôt sur votre blog (http://fredericgranotier.com)


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Posted on October 12, 2014 and filed under Interview.